Retour d'expérience #6 – Les fourberies de Molière – Jean-Gilles Barbier – Formation Prise de Parole

S’exercer à prendre la parole

Cette fois où j’ai été très bon ! Et pourtant…

Il y a de cela un paquet d’années, je devais collaborer au bon déroulement d’un séminaire commercial pour une société de cosmétiques orientée luxe. Je leur soumets le thème suivant : « Vous, les acteurs du chiffre d’affaires de demain ». Ils s’enthousiasment.

Je leur vends l’idée de faire cet événement dans un théâtre parisien réputé, mais un peu underground, et donc s’éloignant quelque peu des critères luxe du client. À l’idée de ressentir, pour une journée seulement, la dure et très aléatoire condition de l’artiste. Ils s’enthousiasment encore…

Je leur propose enfin d’être le pilote et l’animateur de cette cérémonie. Ils s’enthousiasment, toujours…

On travaille donc durement à la préparation de ce séminaire : rédaction du discours des institutionnels, conception et répétition de sketches joués par des commerciaux de l’entreprise tout au long de l’évènement, un final repris par toute la salle…

5 h 30. C’est le grand jour.
J’arrive avant tout le monde, pour participer à l’implantation (installation de la technique : éclairage, son, décor…), dans ce théâtre à la fois impressionnant et quelque peu vétuste. Alors que je suis sur scène pour différents réglages, je vois un énorme rat, traverser le plateau ! Stupeur !

Le régisseur général, Steeve, me dit : « T’inquiète, c’est Molière, il est pas méchant ! » Moi : « Mais il faut l’attraper ! Vous imaginez la tête de mon client si Molière entre en scène pendant la convention ! » Steeve : « T’inquiète, même si Molière entre en scène, ce qui arrive de temps en temps, personne ne le verra, il court très vite ! » Moi : « Il court peut-être vite, mais il est quand même très gros, donc très voyant ! » Steeve : « T’inquiète ! T’es un stressé toi ! Je te dis que personne ne le verra ! Ça va le faire ! Respire man ! »

Moi : « Ok… Ça va le faire ! Le man que je suis va respirer… »

Le DG arrive, suivi de son adjoint et de quelques institutionnels, comme je le leur avais demandé pour un filage technique. Le DG fait ses réglages micro. Il est au milieu de la scène et là, qui est à ses pieds sous le pupitre ? Molière ! Molière renifle ses mocassins… Et personne ne voit rien. J’ai l’impression que Molière me nargue, qu’il a une espièglerie dans l’œil. Le DG sort de scène sans s’être aperçu de rien. Molière fait de même. Ouf !

9 h 45. Les 500 participants s’installent dans la salle.
Je suis en loge plateau en plein échauffement tout en scrutant chaque recoin de la scène pour voir si je vais jouer en compagnie de Jean-Baptiste (le vrai prénom de Molière, ndlr).

10 h. Je rentre en scène.
Pourvu que Molière reste dans sa loge ! Toute la journée, je n’ai pensé qu’à lui, ayant grand peine à rester concentré sur mon travail d’animateur. J’avais l’impression de voir des rats partout.

18 h. Je sors de scène, lessivé !
Tout s’est magnifiquement déroulé. 500 commerciaux debout, applaudissant à tout rompre, pendant 10 min. Un DG et son codir radieux, venant me féliciter et me remercier : « Bravo pour votre accompagnement, mais aussi pour cette animation hors pair. Vous êtes un vrai pro : concentré, réactif, collant à la situation, bien présent dans l’instant… Vraiment, merci ! ». C’est de moi qu’il parle. Moi qui n’ai pensé qu’à mon rat toute la journé. En même temps, c’est vrai qu’en ne pensant qu’à lui, je me suis détourné de mon trac, de l’enjeu, tout en essayant de faire au mieux…

Et si Molière m’avait aidé ?!

Moi : « Salut Steeve ! Et merci pour tout ! » Steeve : « De rien ! Alors t’as vu, j’avais raison… » Moi : « … » Steeve : « Pour Molière… » Moi : « Oui effectivement, il a été gentil. On ne l’a pas vu ! » Steeve : « Et pourtant il a traversé la scène 12 fois ! »

Moi : « Quoi… »

Source de l’image à la Une : Flickr (Michael Hellemann)